31 October 2017

Le Secretaire General: Discours Devant L'assemblee Nationale De La Republique Centrafricaine

Bangui, le 27 octobre 2017   

Monsieur le Président de l’Assemblée nationale,

Honorables députés,
Mesdames et Messieurs,

Mbi Bala Ala Koué. [Je vous salue tous.]

C’est pour moi un grand honneur de m’adresser à vous, et à travers vous, à toutes les Centrafricaines et à tous les Centrafricains.

En vérité, en étant chez vous, je me sens doublement chez moi.

Parce que je suis au Parlement et parce que je suis en Centrafrique. J’ai été parlementaire pendant 23 ans, si on compte le temps en tant que Premier ministre, où naturellement je devais répondre face à l’Assemblée […]. J’ai été pendant 23 ans député, représentant le peuple de mon pays.

C’est un immense plaisir de voir mes collègues parlementaires de Centrafrique, de vous entendre parler avec la franchise que j’ai moi-même utilisée quand j’étais député dans mon pays.

Et, en même temps, je me sens chez moi parce que je suis en Centrafrique.

Ce n’est pas la première fois que je visite votre pays. Je suis venu plusieurs fois lorsque j’étais Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés. J’ai parcouru un peu le pays et j’ai pu constater l’énorme générosité des Centrafricains qui, même pendant les crises politiques et l’insécurité particulièrement difficiles, n’ont jamais fermé leurs frontières aux réfugiés de la République démocratique du Congo et du Soudan.

C’est cette générosité, cet esprit de solidarité, qu’aujourd’hui je demande à la communauté internationale vis-à-vis de la Centrafrique.

Le peuple centrafricain, qui a toujours ouvert ses portes à ceux qui en avaient besoin, mérite la même solidarité, mérite la même générosité de la part de la communauté internationale que, en tant que Secrétaire général des Nations unies, je suis censé représenter ici aujourd’hui.

J’ai eu l’occasion aussi de visiter des communautés de réfugiés centrafricains au Cameroun, au Tchad et en République Démocratique du Congo et de voir la douleur de l’exil, de sentir combien c’est dramatique la vie de ceux qui voudraient être chez eux avec leur famille, leur communauté, et qui sont dans une situation tragique, dans une pauvreté extrême, dans une totale dépendance de l’aide extérieure, sans pouvoir contribuer à la paix, à la stabilité, à la vie politique, économique et sociale de leur pays.

Je crois bien connaître la souffrance du peuple centrafricain.  

Je veux rendre hommage à la résilience et au courage du peuple centrafricain et à sa détermination à surmonter les défis auxquels il est confronté.

Je voudrais aujourd’hui souligner la solidarité et l’engagement des Nations Unies à vous accompagner pour relever les défis qui restent immenses. Je vous ai entendu et je partage l’analyse de ces défis : l’insécurité, la crise humanitaire, le développement qui tarde à se matérialiser, et le sentiment d’exclusion et de marginalisation des régions où l’Etat demeure absent.

J’ai bien entendu le drame de ceux qui vont à l’hôpital ou au centre de santé et qui ne trouvent rien et qui, à cause de ça, doivent accepter un destin tragique – quelques fois la mort, comme Monsieur le député vient de l’expliquer.

Je sais que la situation reste fragile. Les groupes armés se fragmentent et prolifèrent, rendant plus difficile la gestion de la sécurité.

Les civils, les casques bleus et les humanitaires sont très souvent ciblés.

La Centrafrique est aujourd’hui le pays au monde où le plus de travailleurs humanitaires ont été tués cette année - 12.

Un Centrafricain sur quatre est aujourd’hui déplacé.

Le viol est utilisé sciemment comme une arme de guerre.

La Centrafrique risque de replonger dans des violences ouvertes entre communautés.

C’est une situation qui n’est pas acceptable. Nous devons nous unir pour renverser cette tendance.

Mais il y a des aspects importants à souligner, des aspects positifs qui me donnent de l’espoir.

Vous avez maintenant les principales institutions démocratiques qui sont en place. C’est maintenant qu’il faut mettre fin à la violence et consolider la démocratie. Je serai votre avocat enthousiaste auprès de la communauté internationale pour que les Centrafricains reçoivent la solidarité dont ils ont besoin et qu’ils méritent.

Voilà pourquoi j’ai demandé une augmentation des effectifs de la Force de la MINUSCA au Conseil de sécurité.  

La MINUSCA a démontré sa valeur, avec le sacrifice de la vie de nombreux casques bleus. Bien sûr, nous sommes conscients qu’il faut renforcer et améliorer sa capacité d’action. Les opérations de maintien de la paix sauvent des vies. Dans certains cas, elles peuvent même sauver tout un pays.

Mais je sais que les actes de quelques-uns de nos soldats ont malheureusement terni l’image des troupes.

Je me suis personnellement engagé dans le combat contre l'exploitation et les abus sexuels.

J’ai rencontré cette semaine des victimes et leurs familles, en compagnie de Jane Connors, la première Défenseure des droits des victimes au sein des Nations Unies.

Il est essentiel de faire de notre politique de tolérance zéro à l’égard de ces actes une réalité.

Honorable députés,

Je veux que la MINUSCA continue d’améliorer la performance de son personnel afin de mieux servir les Centrafricains.

Notre Mission doit et continuera à utiliser la force quand la stabilité de l’Etat sera menacée, et à chaque fois que les civils auront besoin de protection, dans les zones où elle est présente et dans la limite de ses moyens.

Mais il faut tenir compte de ce que sont aujourd’hui les règles de ce qu’on appelle les conflits asymétriques. Nous voyons les armées les plus puissantes du monde avoir d’énormes difficultés à maintenir la paix dans des circonstances où les groupes armés pullulent, sont difficiles à détecter, et attaquent là où personne ne peut l’imaginer ou le prévoir.

La MINUSCA n’a pas les équipements de ces forces armées les plus puissantes au monde.

Beaucoup de nos soldats, je les ai vus, sont dans la forêt dans des « pick-ups », pas même des voitures blindées. Ils peuvent être tués à n’importe quel moment avec une arme de chasse, même pas une mitraillette.

Je sais aussi que des soldats ont été tués, pas pendant des opérations militaires, mais quand ils allaient chercher de l’eau pour la donner aux gens qui étaient dans un camp de déplacés.  

Il est très facile de critiquer une force militaire parce qu’elle ne réussit pas à garantir la paix dans tout un pays. Il y certainement des choses à améliorer, il y certainement des renforcements à réaliser, il y a certainement un mandat plus robuste qu’on peut désirer, mais soyons justes, regardez ce qu’il se passe dans d’autres endroits du monde et voyez le sacrifice d’un si grand nombre de soldats, notamment de ceux qui ont sacrifié leur vie.

Je serai extrêmement ferme pour combattre tous les abus. Je peux vous garantir que la tolérance zéro en matière d’abus sexuels est pour moi une question d’honneur.

En même temps, s’il y a d’autres accusations sur d’autres malfaisances commises par des troupes, on veut être informés de façon claire sur ce qui se passe pour pouvoir agir.

Mais il y a une chose que je peux vous garantir : ces forces sont au service du peuple centrafricain et n’ont aucun autre agenda que le bonheur, la survie et la sécurité du peuple centrafricain.

Je l’ai dit, j’étais au Parlement pendant plus de vingt ans, j’ai fait de la politique dans mon pays. Je connais les règles de la politique. Parfois, c’est plus facile de faire de la manipulation politique de la réalité, et cette manipulation politique peut avoir des conséquences terribles.

Par exemple, en Centrafrique les communautés chrétiennes et musulmanes ont vécu ensemble pendant des décennies, des siècles. Mais on entend quelques voix qui essaient, par des manipulations politiques, de diviser des communautés religieuses différentes qui ont toujours vécu ensemble.  

Il faut condamner ces manipulations politiques. […]

Pendant que je préparais ma visite en Centrafrique, on m’avait proposé de me rendre à Bambari. Mais j’ai dit non. Nous avons eu douze soldats de la paix qui ont été tués d’une façon brutale à Bangassou. C’est mon devoir en tant qu’autorité suprême des Nations Unies d’y aller et d’exprimer à ces collègues, à ces camarades, toute ma solidarité face à ce sacrifice immense de douze vies au service du peuple centrafricain. Je suis allé à Bangassou parce que c’est à Bangassou que cela s’est déroulé.

J’étais vraiment surpris quand j’ai constaté par quelques commentaires, oraux et écrits, qui disaient : « voilà ! il va à Bangassou avec un objectif politique pour favoriser une communauté plutôt qu’une autre. » Ça démontre que, quelques fois, la manipulation politique peut être un élément qui sème la méfiance. Premièrement, et plus grave, la méfiance entre Centrafricains, mais aussi la méfiance entre les Centrafricains et les forces onusiennes.

Nous pouvons avoir des défauts. Nous pouvons parfois faire des choses qui ne sont pas bien. Mais vous pouvez être surs que nous sommes ici à votre service. Nous n’avons pas d’autre agenda que l’agenda du peuple centrafricain.

S’il y a des excès, s’il y a des abus, s’il y a des comportements qui ne sont pas corrects, je veux moi-même en être informé pour pouvoir agir avec fermeté, parce que je veux des forces onusiennes qui soient impartiales, sans aucune complicité avec n’importe quel groupe, mais avec [un dévouement] total au peuple centrafricain.

Je veux surtout appuyer ces forces parce que ces femmes et ces hommes qui meurent pour le peuple centrafricain ont aussi le droit de recevoir la même solidarité et le même engagement.

Mais, bien entendu, la force de la MINUSCA ne peut pas à elle seule ramener la paix.

En revanche, son action contribue à créer l’espace nécessaire pour vous permettre de construire la paix à travers le dialogue.

J’ai bien entendu les appels au redéploiement de l’armée centrafricaine. La MINUSCA se tiendra à vos côtés pour appuyer ces efforts. Et vous pouvez compter sur moi pour plaider pour que les FACA puissent disposer des armes et des équipements dont elles ont besoin, dans l’accomplissement de leur mission de protéger toutes les populations centrafricaines. Dans aucun pays au monde la paix ne peut être garantie seulement par des forces étrangères.

En tant que responsable du Secrétariat des Nations Unies, je sens le besoin, l’importance, d’avoir en Centrafrique des forces armées centrafricaines, qui soient elles-mêmes des forces républicaines, des forces au service de tout le peuple, sans discrimination, et des forces qui puissent assurer la paix […].

Je me battrai pour cette sécurité, pour que cela puisse se faire.

Notre objectif c’est qu’elles puissent avoir les équipements, les armements nécessaires pour leur déploiement. Nous sommes même en train de discuter de la possibilité de faire ce déploiement d’une façon progressive, en commençant par des zones qui sont moins dangereuses, où les risques sont moins grands, pour permettre aux forces onusiennes de se concentrer dans les zones les plus dangereuses, et progressivement de remplacer totalement les forces onusiennes dans le pays, parce que vous avez le droit d’être […].

Je voudrais également rappeler solennellement, je l’ai déjà fait, je le répète, un principe fondamental des Nations Unies : la MINUSCA est une mission impartiale. Elle ne favorise aucun groupe politique, religieux ou ethnique. Tous les Centrafricains sont nécessaires à la reconstruction du pays.

C’est pourquoi j’en appelle à vous tous pour relayer ce message auprès des populations que vous représentez, des communautés que vous représentez, et pour contrer tous les discours de haine.

Honorables députés,

Il incombe en premier lieu aux Centrafricains de venir à bout de cette crise.

Personne n’aidera mieux ce pays que ses propres habitants.  

La religion et l’appartenance ethnique sont malheureusement quelques fois manipulées, je l’ai déjà dit, pour diviser les communautés entre elles.

Ceci crée une polarisation dans un pays fragile, alors que votre diversité est une richesse, pas une menace.

Nulle part au monde l’usage de la force n’a, à lui seul, résolu un conflit.

Certes, nous avons besoin de plus de soldats de la paix, mais surtout de plus d’initiatives politiques pour la paix.

Les Nations Unies travaillent main dans la main avec tous les partenaires de l’Initiative africaine. J’encourage toutes les parties à faire avancer le processus, sous la direction du Gouvernement centrafricain.

Une fois de plus, il faut un leadership centrafricain. Il faut une Initiative africaine, et c’est aux Nations Unies d’appuyer le leadership centrafricain et l’Initiative africaine.

Les défis sont immenses, mais vous n’êtes pas seuls. Le mois dernier, à New York, j’ai co-présidé avec le Président Touadéra et le Président de la Commission de l’Union africaine une réunion de haut-niveau pour réitérer la solidarité avec la Centrafrique.

Lors de la Conférence de Bruxelles de novembre 2016, les partenaires internationaux avaient déjà montré qu’ils se tenaient à vos côtés.

J’appelle la communauté internationale à honorer ses engagements. Il ne faut pas oublier que l’aide humanitaire reste cruellement sous-financée.

Nous avons, la communauté humanitaire, les Nations Unies, la société civile, centrafricaine et internationale, fait un appel qui est un peu modeste. On avait déjà l’impression que cette crise centrafricaine était un peu oubliée par la communauté internationale. La preuve a été faite, moins de 40 pourcent de l’appel a été financé.

C’est cette raison qui m’a vraiment convaincu qu’il fallait absolument profiter de la Journée mondiale des Nations Unies pour venir en Centrafrique et pour attirer l’attention de la communauté internationale.

Maintenant, avec les médias tels qu’ils fonctionnent dans le monde, tout est concentré sur la menace nucléaire de la Corée du Nord, sur les crises du Moyen-Orient, et le monde a commencé à oublier le drame du peuple centrafricain. La raison de cette visite, c’est précisément de dire au monde qu’il faut absolument rendre à la Centrafrique la solidarité […].

Il faut que la communauté internationale s’engage, en vous appuyant pour garantir l’accès équitable aux ressources naturelles. Ces ressources qui sont à vous, pas aux groupes armés. Il faut [garantir] la liberté de circulation, une meilleure intégration de certaines régions, et davantage d’investissements dans les infrastructures de base. Et c’est évident que la solidarité internationale est absolument essentielle pour rendre possibles ces projets de développement.

Le Plan national de relèvement et de consolidation de la paix est central dans notre engagement à vos côtés.

La Centrafrique a besoin de programmes de développement pour les zones rurales qui ont été négligées, des écoles, des hôpitaux, des routes.

Pour aller de Bangui à Bangassou, une force qui allait renforcer Bangassou a pris trois semaines. Si cela arrive à une force qui a des capacités relativement importantes, je me demande ce qui se passe pour les commerçants centrafricains, pour le peuple centrafricain. Pour aller d’une ville à l’autre, il faut des jours, des semaines.

Il faut un investissement massif de la communauté internationale pour vous aider à combler ce déficit. Et il faut [...] des mesures sécuritaires pour que ces investissements soient possibles.

Votre pays a aussi besoin d’institutions solides et de bonne gouvernance.

Je salue vos efforts pour rendre la Cour pénale spéciale opérationnelle, et j’espère qu’elle commencera ses travaux au plus vite.

Nous continuerons aussi à vous soutenir dans la mise en place d’une justice transitionnelle. L’impunité ne peut pas être tolérée.

Mais la justice seule ne saurait suffire. Les pays qui ont connu des traumatismes graves ont un profond besoin de réconciliation.

Votre Initiative parlementaire de paix montre bien que nous défendons les mêmes valeurs, que nous nous battons pour les mêmes idées.

L’Assemblée nationale a un rôle essentiel à jouer pour rendre l’administration publique efficace, non seulement à Bangui mais aussi au niveau local.

Le réseau naissant de comités locaux de paix et de réconciliation a déjà permis de combler des besoins en l’absence d’autres structures de l’Etat, à Bria et à Bambari par exemple, et dans d’autres endroits.

Et j’aimerais saluer la présence parmi vous de députés femmes. Je vous félicite de réserver un tiers des postes administratifs aux femmes.

Les femmes centrafricaines -- comme Madame la députée vous l’avez souligné de façon tellement éloquente -- les femmes centrafricaines, comme beaucoup d’autres dans le monde -- ce n’est pas seulement en Centrafrique que ces choses se passent, même dans les pays développés, nous observons encore des abus sexuels terribles, on l’a vu récemment avec ce qui se passe dans l’industrie du cinéma. Partout dans le monde, on voit la discrimination vis-à-vis des femmes. Les femmes centrafricaines, comme beaucoup d’autres dans le monde, ont trop souvent été les victimes de la violence et de la discrimination. Il est grand temps que cela change. Et je compte beaucoup sur cette assemblée pour adopter les lois qui sont nécessaires à une totale égalité de la femme […].

Monsieur le Président,
Honorables députés,
Mesdames et Messieurs,

Nous sommes tous engagés pour le retour à la paix. La cessation des hostilités est sans nul doute un volet important. Mais, au-delà de la paix des armes, il faut la paix des cœurs et la cohésion sociale.

Le peuple centrafricain a trop longtemps souffert. En tant que représentants de ce même peuple, vous avez un rôle central à jouer pour renverser la tendance.

Nous n’avons plus de temps à perdre. Chaque jour qui passe est important car la marge de manœuvre est serrée.

Pour réussir ce pari, les Nations Unies seront toujours à vos côtés, aux côtés de l’Assemblée nationale et aux côtés du peuple que vous représentez.

Merci.